EN LIVE AVEC LES REALISATEURS !

Publié le par corsu61

Cette catégorie vous permet de découvrir les stars sous leur vrai jour, et non celui qu'elles veulent bien montrer par l'intermédiaire de leur agent, leur attaché de presse, ou leur prestation dans une émission de télévision.

Pour cela, profitant de mon expérience de plusieurs années dans le domaine de l'interview, je vous propose le récapitulatif des rencontres que j'ai pu avoir avec vos réalisateurs, acteurs ou actrices préférées, et je vous joins les interviews correspondantes.

Tout vous est relaté, sans fard ni dissimulation, et sans aucune langue de bois. Vous allez découvrir que certaines stars sont loin de l'image que l'on veut donner d'elles, que ce soit en bien ou en mal.

N'hésitez pas à me laisser vos coms pour me relater vos impressions.... Alors, bon voyage de l'autre côté du miroir...

 

AUJOURD'HUI

EN LIVE AVEC LES REALISATEURS !

Présent à la cinémathèque de Corse, le réalisateur accepte très gentiment de me recevoir pour une interview, qui sera suivie d'un repas très convivial. Détendu, souriant et sympathique, il répond tout d'abord à une interview téléphonique avant de s'installer dans la salle et répondre à mes questions.

A 72 ans, Yves Boisset dégage une impression d'énergie incroyable, qui transpire dans ses paroles et ses gestes. Il n'est en aucun cas langue de bois et nous relate quelques souvenirs dont certains nous ont fait bien rire ! Sa façon de s'exprimer, en mélangeant argot et langue de Molière, a provoqué chez moi un plaisir certain et j'espère que cette interview vous régalera autant que moi. Alors, ne boudez pas votre plaisir...

 

Yves Boisset, Bonjour.
 
Bonjour,
 
Tout d'abord, pourquoi vous faites-vous si rare au cinéma ?
 
 Tout simplement parce que j'ai les plus grandes difficultés à monter des films sur des sujets qui m'intéressent . Jusqu'à une époque récente en tout cas, c'était bizarrement plus facile à la télévision où il y avait un intérêt plus grand pour des sujets à dimension sociale, voire politique ou humaniste. Alors qu'au cinéma,il y a une sorte de disparition totale d'un cinéma contestataire ou tourné vers le présent. Un exemple : le film politique ou supposé comme tel, "La Conquête", qui est un long métrage à la gloire de Nicolas Sarkozy ! On a cru au départ que c'était un brûlot sulfureux, mais ça c'est révélé être un film extrêmement "Sarko" et extrêmement sympathique. On se dit qu'avec sa gonzesse qui le laisse tomber, il est obligé de sauver la France... il est vachement courageux et vachement bien !...
Je ne pense pas que l'on puisse trouver depuis une vingtaine d'années un film qui mette vraiment en cause les institutions ou le pouvoir, qu'il soit de gauche ou de droite. Un autre exemple : essayez de faire un film sur le commerce des armes... J'ai essayé à trois reprises et on me l'a fait payer assez cher ! (Il rit). Donc, pour en revenir à votre question, en ce qui concerne les sujets qui m'intéressent, j'ai beaucoup de mal à les monter, c'est aussi simple que ça. Pour la télévision, j'ai eu un peu plus de facilité. "L'affaire Seznec", "L'affaire Dreyfuss", "Le pantalon", ou "L'affaire Salengro"...Je n'aurais jamais pu les faire pour le cinéma. D'ailleurs, je préfère faire ces films là pour la télé plutôt que de faire des films de cinéma qui soient "Bienvenue chez les nouveaux ch'tis" ou des petits polars...
Si je comprends bien, c'est donc plus facile de faire des films politiques sur des évènements passés que basés sur une actualité dite "brûlante"...
 
Indiscutablement. Même à la télévision, on a besoin d'un alibi historique ou patrimonial pour pouvoir aborder un certain type de sujet. Dieu merci, aujourd'hui on ne fusille plus les gens pour l'exemple (il rit), mais j'aurais voulu montrer un type, je ne sais pas moi... (il réfléchit)... à Ouvéa qui ne veut pas bousiller les kanaks, vraisemblablement j'aurais eu beaucoup plus de difficultés à le faire. D'ailleurs, Matthieu Kassovitz qui vient de faire un film sur la grotte d'Ouvéa (L'ordre et la morale) et qui est un type très courageux et très gonflé, a eu beaucoup de problèmes ! Il est indéniable qu'en France, il n'y a pas du tout, je pense que je peux employer le terme, la "liberté" qu'il peut y avoir par exemple aux États-Unis. Voyez "Lord of war" avec Nicholas Cage, le sujet est traité de manière frontale et gonflée ! On n'imagine pas du tout qu'un tel film puisse se tourner en France.
Je voudrais que vous me parliez de la bombe que fut à l'époque votre film "Dupont Lajoie", avec Jean Carmet, Victor Lanoux, Jean Bouise, Pierre Tornade, Jean-Pierre Marrielle et Isabelle Huppert... Ce film vous a-t-il causé des soucis à cette période ?
 
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Oui. "Dupont Lajoie" a été un film à problèmes. D'ailleurs, c'est un film qui quelque part, et on peut le regretter, n'a pas vieilli. Il y a 3 semaines, je le présentais sur l'île de la Réunion qui a longtemps été considérée comme une société multi-ethnique qui marchait bien, et qui ne présentait pas de problème de racisme trop exagéré. Cependant, ça se dégrade de minute en minute. Je connais bien La Réunion, j'y vais souvent, et en 20 ans j'ai vu la situation se détériorer considérablement. J'ai donc présenté le film dans plusieurs classes des collèges de St Pierre, St Denis, etc... Et dans deux établissements qui n'ont rien à voir l'un avec l'autre, les mômes m'ont posé la même question : "Le film est vachement bien, mais pourquoi n'avez-vous mis que des vieilles voitures et pourquoi avez-vous habillé les flics comme ils étaient habillés autrefois ?"... Je leur ai demandé, à leur avis, quand ils croyaient que le film avait été tourné. Ils m'ont répondu : "On ne sait pas... L'année dernière ? Il y a deux ans ?"... Je leur ai répondu que le film avait été tourné en 1973 !! C'est quand même assez inquiétant et terrifiant que le film soit d'une telle actualité que les mômes aient l'impression qu'il soit récent !
Alors quelque part, c'est très gentil et très flatteur, ça prouve que le film n'a pas vieilli et n'est pas démodé, mais ça prouve également que la situation n'a pas changé. C'est un film qui, je crois, a fait prendre conscience du phénomène du racisme débonnaire, populaire, qui au départ n'est pas méchant... Se foutre de la gueule des arabes, des nègres, des femmes qui mettent leur clignotant à droite et qui tournent à gauche, des pédés, des gens qui ont les cheveux longs... Au départ ce sont des bonnes blagues un peu salaces, un peu déconnantes, mais ce que je voulais démontrer, c'est que ces bonnes blagues peuvent déboucher sur des morts d'hommes, des meurtres, des ratonnades, des choses beaucoup plus graves. Et si on laisse faire des blagues un peu faciles sur les gonzesses, les pédés, les gens aux cheveux longs, presque inévitablement, ça dérive sur des choses dramatiques. A ce niveau là, "Dupont Lajoie" a attiré l'attention d'un certain nombre de gens sur des problèmes qu'ils n'auraient pas vus d'une manière autrement présentée.
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Dans le film,  le principal facteur déclencheur de la violence n'est pas le racisme pur, mais bien la tentative de viol et le meurtre de la jeune fille...
 
Oui, mais qui servent de révélateur... Vous savez, j'ai réalisé un film sur la guerre d'Algérie qui s'appelait "R.A.S". Pour jouer les harkis, les supplétifs musulmans et les félagas, j'avais pris des acteurs et des figurants algériens. Le soir, (on tournait dans le désert près de Gafsa, dans le sud tunisien), on discutait ensemble. Deux ou trois d'entre eux avaient été victimes de ratonnades. Et ce qu'ils m'ont raconté m'a donné l'idée de faire "Dupont Lajoie"... Ce qui était frappant, c'est qu'ils me disaient tous que ce n'étaient pas... je ne sais pas moi... des légionnaires, des paras ou je ne sais pas quoi...qui commettaient ces actes. C'étaient des braves types du coin qui avaient bu un coup de trop ce soir là et qui trouvaient donc un prétexte qui, 9 fois sur 10, était une histoire de gonzesses... Si un arabe présent faisait rire une fille et qu'il réussissait ensuite à la soulever, ça déclenchait  une haine totale et soudaine des autres. Tout ça pour dire que la plupart du temps, les coupables de ratonnades étaient des gens comme tout le monde...
Vous avez eu à diriger un casting de choix pour "Un taxi mauve"... Ça n'a pas été trop difficile de gérer toutes ces personnalités ? (Fred Astaire, Peter Ustinov, Philippe Noiret, Charlotte Rampling, Agostina Belli, Edward Albert)
 
Non, parce que ce sont tous des gens formidables. Ce qui est marrant, c'est que le seul qui a été un peu difficile, c'est Philippe Noiret. Pourquoi ? Parce qu'on a tourné en Irlande, pays dans lequel il était complètement inconnu, alors que tous les autres y étaient super connus...
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Même Peter Ustinov ??
 
Ah ben Ustinov, il avait une émission de radio sur la BBC dans laquelle il faisait se plier en deux les irlandais toutes les semaines ! Alors, dès qu'il arrivait quelque part, les gens applaudissaient ! Et je l'ai vu faire marrer la gare entière de Dublin ! J'avais remarqué un truc assez étrange, c'est qu'il y avait deux horloges dans la gare (une sur un quai et une dans le hall) et qu'elles avaient 20 minutes de différence. J'étais avec Ustinov et j'ai fait remarquer au chef de gare que cette différence était tout de même bizarre... Et là il m'a répondu : "Pas du tout. A quoi ça servirait d'avoir deux pendules si elles marquent la même heure ?"... (Il rit). Ça, c'est la logique irlandaise ! Ustinov a entendu ça, ça l'a mis en joie, et il a pris le micro de la gare pour annoncer : "Vous êtes vraiment extrêmement chanceux à Dublin, parce que vous avez des pendules qui, au lieu de marquer bêtement la même heure, comme en Suisse, marquent des heures différentes !" Et tout la gare de Dublin s'est mise à se fendre la pêche !
Ustinov était donc une grande star grâce à ses émissions radiophoniques, Charlotte Rampling était une grande vedette parce que "Portier de nuit" avec Dirk Bogarde venait de sortir et avait fait un scandale, et même Agostina Belli avait "Parfum de femme" qui venait de sortir après avoir été interdit par la censure catholique irlandaise pendant 4 ans. Quand au petit Edward Albert, qui jouait le frère de Charlotte Rampling, il avait un feuilleton qui s'appelait "Street of Frisco" qui passait toutes les semaines à la télé. Fred Astaire, c'était Fred Astaire, une légende vivante et de plus, d'origine irlandaise !
Ah bon ? Si ma mémoire est bonne, son vrai nom était Frédérick Austerlitz... Ça ne sonne pas très irlandais...
 
Sa mère était irlandaise ainsi qu'une grande partie de sa famille. C'est d'ailleurs en partie pour cela que je l'ai eu. Il a beaucoup hésité avant de faire le film parce qu'il avait peur que ça le fatigue trop (il avait 80 ans), mais en même temps il se disait qu'il ne voulait pas mourir avant d'avoir fait un film sur la terre de ses ancêtres. 
Donc, le seul que personne ne connaissait, c'était Noiret. Comme il était très vaniteux, il l'a très mal vécu. (songeur) Peut-être que je n'ai pas su le protéger suffisamment...Toujours est-il qu'il a fait chier tout le monde ! (Il rit)...
Avec votre film "Le juge Fayard dit "Le shériff", vous avez de nouveau rencontré un grand succès. Comment se passaient les tournages avec Patrick Dewaere ?
 
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Dewaere, et je pèse mes mots, est une des personnes au monde que j'ai le plus aimé. D'abord, c'était un grand acteur. Et dans la vie, c'était un type pas facile du tout, très rugueux, très difficile, mais tellement sincère et allant tellement jusqu'au bout des choses que s'il vous donnait son amitié, c'était pour la vie ! Il pouvait se faire tuer pour vous ! Vous allez me dire que ça n'a rien à voir, mais il était paradoxallement comme Bernard-Pierre Donnadieu. Certains prenaient Donnadieu pour une brute, ce en quoi ils se trompaient lourdement, parce que c'était un océan de tendresse. Mais il avait ce point commun avec Dewaere d'être totalement honnête jusqu'au bout des choses. Dewaere se serait fait tuer sur place plutôt que de changer d'avis. Alors évidemment, c'est chiant sur un tournage !
Il a dû arriver quelquefois que vous ayez des divergences d'opinion...
 
Ah c'est arrivé plus d'une fois !
Lors des tous premiers jours du tournage du "Juge Fayard" qui se passait au palais de justice d'Aix-en-Provence que j'avais eu toutes les peines du monde à décrocher puisque pour obtenir les autorisations, ça n'a pas été de la tarte... le président du tribunal m'avait dit qu'il y avait une cour d'assises qui se réunissait (il y avait encore la peine de mort à l'époque), et qu'un type jouait sa tête car il avait commis 3 meurtres. Il m'avait donc dit qu'il était d'accord pour qu'on tourne mais il fallait qu'on ait un comportement impeccable. Il ne voulait pas de canettes de bière, pas de sandwiches à l'intérieur du palais... Il m'avait clairement dit : "Je ne veux pas qu'on vous entende, qu'on vous voie, et comme il y a un procès d'assises, vous vous faites aussi discrets que possible".
Je quitte donc son bureau, je descends les escaliers et je vois Patrick au milieu de l'escalier d'honneur avec une canette de bière et un sandwich en train d'apostropher les avocates qui montaient ! Il disait à une : "Oh dis donc, t'as un joli cul toi !!"
Je me dis immédiatement qu'on va au désastre... (il rit). Je dis à Patrick : "Écoute, il faut vraiment calmer le jeu sinon on va se faire lourder !". Il me répond : "J'en ai rien à foutre de me faire lourder moi. T'as vu son cul à elle ?". Puis, par provocation et pour me faire chier, il prend sa canette de bière et la met dans le cul d'une petite avocate qui montait... ce qui n'était pas d'une parfaite élégance !! Le comble, c'est que c'était la petite amie du Président ! Furieuse, elle monte lui raconter les faits. Il me fait convoquer immédiatement par un garde et me dit "Vous faites vos bagages, vous vous tirez, c'est terminé !". Je plaide, je me roule par terre, je dis que Dewaere a mal compris...(Il rit)...Bref, je suis en galère...
Je redescends et je dis à Patrick qu'il faut absolument calmer le jeu. Il me dit : "Tu sais que tu commences à me faire chier toi ?". Je lui dis "C'est grave Patrick !" ce à quoi il me répond : "Ah bon ? Alors si c'est grave, viens avec moi dehors, on va s'expliquer"'.
Je sors (Il valait mieux d'ailleurs), je me mets sur les marches du palais et il me fout un marron dans la gueule ! Je reste complètement abasourdi, et du coup je me dis "de toute façon, il n'y a peut-être plus de film"... Je lui en mets une et je l'envoie les 4 fers en l'air. Il se relève, il me prend dans ses bras, il m'embrasse et il me dit alors "Et bien voilà, maintenant on peut être copains !" Et il ne m'a jamais plus fait chier ! Enfin je dis ça... il ne m'a plus jamais fait chier gravement.
Il s'investissait tellement dans ses rôles que par exemple, c'était à St-Etienne, nous étions allés dîner dans un petit rade dans lequel il y avait 3 petits cons en train de fumer des joints. A l'époque, on avait le droit de fumer au restaurant. Patrick, dans "Le juge Fayard" jouait un juge d'instruction. Tout à coup, je ne sais pas ce qui lui passe par la tête, il se lève et va vers les 3 mecs. Il leur dit "Vous éteignez ça tout de suite sinon je vous fait coffrer ! Je suis juge d'instruction et vous finissez au trou cette nuit !"...Quand on sait à quel point Patrick était camé, c'était un peu paradoxal !! Il était quand même à l'héroïne et autres substances prohibées ! Mais là, il était tellement dans son personnage de juge d'instruction qu'il pouvait menacer des mômes de les faire mettre au trou...
De même, il fallait vraiment le raisonner pour qu'il ne tombe pas amoureux dingue de la fille qui jouait le personnage dont son personnage était amoureux ! Maintenant, ce genre de choses arrive quelquefois, moins souvent qu'on ne le pense, mais pour Patrick, c'était quasiment systématique.
Attention, ce n'est pas du tout parce que Patrick était Strauss-Kahn ! Il était vraiment amoureux ! Je ne dis pas qu'il crachait sur une petite partie de plaisir, mais son truc était plus sentimental que sexuel ou strictement physique.
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C'était un écorché vif...
 
Complètement. Complètement...
Parlons maintenant du "Prix du danger" avec Gérard Lanvin. J'ai lu qu'une plainte avait été déposée par l'équipe contre son remake "Running Man" avec Schwarzenegger...
 
 
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C'est un plagiat notoire ! Cela dit, personne ne comprendra jamais pourquoi ils n'ont pas acheté les droits du film, puisqu'ils avaient acheté les droits d'une nouvelle de Stephen King qui s'appelait "Running man". King l'a d'ailleurs publié sous un autre pseudonyme. Mais si vous lisez sa nouvelle, vous verrez qu'il n'y a aucun rapport avec le film. Une scène... "Le prix du danger" était tiré d'une très courte histoire d'un auteur de science-fiction américain, Robert Sheckley, qui faisait 4 pages. On a donc écrit, avec Jean Curtelin, un scénario de 250 pages, en utilisant la situation, que je trouvais formidable, de cette chasse à l'homme télévisée. On a donc écrit tout un scénario à partir de ces 4 pages. Or le film américain avec Schwarzenegger n'avait qu'une scène qui ressemblait au bouquin de Stephen King. Le reste n'est vraiment qu'une décalcomanie du "Prix du danger".
Alors je vais vous la faire bref, parce que ça a duré 11 ans... Un jour, l'acteur américain Roy Scheider (le shérif Brody dans "les dents de la mer") avec lequel j'avais tourné "L'attentat", me téléphone en me disant : "C'est marrant, il y a la FOX qui prépare un remake de ton film, et on m'a proposé de jouer le rôle de Michel Piccoli. Je ne comprends pas très bien parce que le scénario est tiré d'un roman de Stephen King, mais je me rappelle bien ton film et c'est ton film !"... Je me dis qu'il doit se
gourrer et il ajoute "De tout façon, je ne peux pas le faire car je suis en train de faire un film avec Friedkin, et en plus je trouve que ce n'est pas très bien écrit, en tout cas beaucoup moins bien que ton film.. "
Je me dis qu'il doit se gourrer, que ça doit ressembler, comme ça arrive, et que ça doit être quelque chose de complètement différent.  6, 8 mois passent, et des copains m'appellent pour me dire qu'ils ont été voir le dernier Schwarzenegger et que c'est un remake plan pour plan de mon film ! Là, ça commence à m'interpeller un petit peu. A cette époque, les films sortaient en même temps à Londres et aux Etats-Unis. Je décide donc d'aller voir le film à Londres et là je tombe de ma chaise en découvrant que c'est vraiment un plagiat ! Je vais trouver Susfeld, le patron d'UGC, producteur et distributeur du "Prix du danger", et  je l'informe de l'ensemble de l'affaire. Il me dit alors qu'il est au courant et que c'est UGC qui distribue également "Running man"...
Je lui dis "C'est déguelasse ! C'est un plagiat !". Il me dit "Je sais très bien, mais on a signé un accord pour les 5 prochains films de Schwarzenegger et on ne va pas se passer d'un de ses films pour vos beaux yeux ! Si vous voulez faire un procès, vous le faites, mais ce sera sans nous parce qu'on ne veut pas aller affronter la FOX"...
J'ai donc intenté un procès avec mes petites mains et mes produits régionaux contre la FOX. Évidemment, je faisais difficilement le poids...A l'époque on ne pouvait pas vendre un procès. Aujourd'hui, c'est différent...
C'est à dire ?
 
On prend un cabinet d'avocats et on leur explique le truc. S'ils estiment que c'est rentable, ils font le procès, ils ne vous font rien payer, et ils prennent 40 ou 50% du fric qu'ils ramassent. C'est intéressant pour tout le monde. A l'époque, c'était parfaitement interdit . Alors ça a été assez cocasse car j'ai fait le procès à Paris, et il y a eu des appels, des contre-appels, des expertises etc...  A chaque fois, les avocats de la FOX venaient des Etats-Unis à 5 ou 6 par le Concorde et ils passaient plusieurs jours au RITZ. Ça leur coûtait une fortune ! 
A l'arrivée, j'ai gagné mais ça a été surtout une victoire morale parce que j'ai gagné un million de francs de l'époque. Le procès sur les 11 ans m'ayant coûté 800 000 francs, ça m'a payé un paquet de clopes quoi ! En tout cas, j'ai eu la satisfaction de gagner.
Ce qui est marrant, c'est qu'aujourd'hui, la FOX envisage de faire cette fois-ci un remake officiel... Ça m'arrangerait bien au niveau financier.
Une super info. Et vous savez qui devrait jouer dedans ?
 
Tom Cruise 
 
Ah bon ? après tout, pourquoi pas...
 
Pourquoi pas. Ce qui est marrant avec "Le prix du danger", c'est que c'est un film de science-fiction que nous avons tourné à Belgrade, d'abord parce que c'était beaucoup moins cher et ensuite parce que c'était nulle part... Des grands immeubles un peu soviétiques qui n'évoquaient rien. Ni l'Amérique, ni la France... C'était un "nowhere". De plus, c'était un film qui, dans mon esprit, se passait en 2005 ! On l'a tourné en 1984 et pour nous, ça se passait 20 ans plus tard ! Aujourd'hui, ce film, qui était de la science-fiction à l'origine, a l'air d'un documentaire sur TF1.
Je me souviens de la dernière scène dans laquelle Gérard Lanvin est emmené de force par des infirmiers. Il paraît qu'il se débattait tellement que les figurants avaient vraiment du mal à le maîtriser...
 
(Il rit)... Effectivement. Il avait même mis un pain à un infirmier qui le tenait...Le type, il s'en rappelle !
On a compris que l'acteur le plus difficile que vous ayez eu à diriger était Noiret...
 
On ne s'est pas bien entendu en effet...
Mais quel acteur a été le plus facile à diriger ?...
 
(Il réfléchit longuement)... Jean Carmet était un bonheur de tous les instants.
Vous savez, le SEUL acteur avec lequel j'ai eu des problèmes, c'est Noiret.
Vous tournez souvent avec des acteurs de votre cru... Cremer, Lanoux, Malavoy...
 
(Il rit)... Vous savez, quand on s'entend bien avec quelqu'un, on a envie de remettre le couvert !
Mais par exemple, un type à propos duquel on m'avait dit : "Méfie toi, c'est une terreur !", c'est Lee Marvin !
Contrairement à ce qu'on en disait, c'était un type d'une classe folle, et pas du tout un voyou ou un type très populaire. Au contraire, il venait d'une des plus grandes familles de Boston et Philadelphie, et ses ancêtres étaient sur le "Mayflower". L'aristocratie américaine quoi !
Et il se comportait comme tel ?
 
Ah oui. Il était d'une élégance totale. Moyennant quoi, quand même, il était assez teigneux et picolait beaucoup. Il avait cassé la gueule à au moins une vingtaine de metteurs en scène et à beaucoup d'acteurs. Il avait fait de la boxe quand il était plus jeune. Il a été Marine à Iwo Jima, ce n'était pas un esthète florentin !
Il s'était même battu avec Marlon Brando...
 
Il avait effectivement étendu Brando pour le compte.
On m'avait donc dit : "Méfie toi, en plus il déteste les metteurs en scène qui veulent lui imposer des trucs !". En fait, sur "Canicule", je n'ai eu aucun problème avec lui. Il n'a bu que deux fois sur le tournage, mais il a pris une cuite historique ! Et avec Carmet. (Il rit)...
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Ils parlaient de Bourgueil ensemble. Carmet ne parlait pas un mot d'anglais et Marvin pas un mot de français. Mais ils passaient des journées à jacasser tous les deux. Bien que de temps en temps je servais de traducteur, je n'arrivais pas à comprendre ce qu'ils pouvaient bien se raconter. Et puis un jour, Lee Marvin était assis sur sa chaise et il fait un bond vers moi en me disant "Yves ! It's extraordinary ! Jean was in Guadalcanal with the U.S. Marines !!!".
Je vais voir Carmet et je lui dit : "Qu'est-ce que tu as encore été raconter comme conneries ??. Tu étais à Gualdalcanal en 1943 avec les Marines contre les japonais ?". Il me répond : "Non pas du tout. Moi, je lui ai raconté qu'hier, j'étais à Paris, et je suis allé voir au ciné "Duel dans le Pacifique" !.
(Il rit)...
Raconté par Carmet, ça donnait : "Japanese, kill all !" Pan ! Pan ! Pan ! Guadalcanal !!"
Lee lui avait alors demandé : "But you were at Guadalcanal ?"
Et Jean : "Yes ! Yes ! Gualdalcanal !".
Un superbe quiproquo...
(Il rit de plus belle)...
Deux jours avant que Lee ait fini de tourner, nous sommes allés dîner ensemble avec Jean dans un restaurant . Lee était vraiment triste que le tournage soit terminé et il a pris, avec Jean, une bonne mufflée. On est alors rentrés par des petites rues dans le centre d'Orléans, et tout à coup on se retrouve dans une rue assez étroite face à un car de police. Qu'est-ce qui s'est passé dans la tête de Marvin ? On avait parlé de corrida pendant le dîner... Est-ce qu'il s'est pris pour un toréador et que le car de police était un taureau ? Est-ce qu'il s'est pris pour un taureau et qu'il a cru que le car de police était un toréador ? Toujours est-il qu'il a crié "Olé !" et qu'il a foncé tête baissée sur le car en donnant de grands coups de tête sur le capot. 
Orléans n'étant pas très grand, il se trouve qu'on connaissait les flics qui faisaient également le service d'ordre sur le film.  Le brigadier descend du car et dit "Monsieur Marvin, qu'est-ce que vous faites ? Vous n'allez pas casser mon camion ?". Marvin le regarde, lui dit "Olé !" et il lui balance son poing dans la gueule ! Il l'étend raide et lui pète les dents...
Ça se passait vraiment très mal, d'autant plus que Marvin continuait en piétinant son képi en criant ses "Olé !"...
Là, les flics ne rigolaient plus du tout. Je leur ai dit : "Ecoutez, je  ramène Marvin  à l'hôtel, vous amenez le brigadier à l'hôpital, et on fera les comptes après..." Il était minuit et demi, j'appelle le Commissaire de police, je le réveille et je lui dis : "Voilà, on a eu un gros pépin..." et je lui raconte l'affaire. Il me dit : "C'est embêtant, je connais le brigadier, ce n'est pas un mauvais bougre mais je n'ai aucune autorité pour le convaincre de ne pas porter plainte... Je ne vois qu'une solution, c'est que Monsieur Marvin aille à la première heure à l'hôpital et s'excuse auprès de lui".
Le lendemain matin, je réveille Lee et il me dit : "I did wrong !"... Je lui répond : "Ah, you did very wrong !!!"
(Il rit de bon coeur)
Je lui explique la situation et il accepte d'aller s'excuser auprès de sa victime. Je le laisse s'habiller, se doucher et on se rend à l'hôpital. Quand on arrive là bas, le couloir ainsi que la chambre du brigadier étaient couverts de fleurs. Il y en avait partout ! Par Interflora, Lee avait commandé toutes les fleurs disponibles sur Orléans ! Il est alors entré dans la chambre, s'est mis à genoux et a avancé vers le lit du brigadier en disant : "Pardon, pardon Monsieur la Police !".. Le type était tout gêné et il n'a finalement pas porté plainte.
Au dos de votre livre "La vie est un choix", vous parlez de Robert Mitchum...
 
Je n'ai jamais tourné avec lui, mais c'est mon idole. Je l'ai rencontré et je pense que je me serais bien entendu avec lui. Son attitude devant la commission des activités anti-américaines a été un modèle d'existence. Quand on lui a demandé ce qu'il avait à déclarer, il a répondu : "J'ai une chose très importante à dire : je n'ai pas beaucoup de principes, mais j'en ai un auquel je ne déroge jamais : celui de ne pas passer plus de 3 minutes avec quelqu'un avec qui je n'ai pas envie de prendre un verre ! Derrière votre comptoir d'épicerie, je ne vois personne avec qui prendre un verre, alors je vous salue bien. Vous savez où me trouver si vous avez besoin de moi. Au revoir Messieurs.".
Et ils n'ont pas osé le poursuivre ou le jeter en prison...
C'est l'Acteur avec lequel vous auriez aimé tourner ?
 
Ah oui. "La nuit du chasseur" est mon film préféré.
Et Mitchum m'a dit que selon lui, il avait tourné 3 films intéressants : "La nuit du chasseur" son film préféré, "Bandido Caballero" et "L'aventurier du Rio Grande" qu'il a produit et qu'il aimait beaucoup.
Ma dernière question sera celle-ci : qu'est ce qui peut encore impressionner Yves Boisset Aujourd'hui ?
 
(Il sursaute) Ah Tout ! Je suis extrêmement impressionnable ! (Il rit)...Je suis très curieux, je voyage beaucoup. En général, je ne suis pas chien pour me déplacer dans des endroits, même saugrenus... Voyez, je suis ici, en Corse ! (Il rit avec un regard complice). Par exemple, j'étais il n'y a pas très longtemps à Tamanrasset  où l'on a rouvert une salle de cinéma (il n'y en avait plus depuis 1962).
J'ai un avantage, c'est que je ne m'ennuie jamais ! Et de plus, j'ai un truc que j'avais en commun avec Jean Carmet, c'est que si vous me lâchez ici, dans la rue, je m'assieds pour fumer une clope à la terrasse d'un bistrot, c'est bien le diable si dans la demi-heure qui suit, il n'y a pas un connard quelconque qui vient me tenir la grappe !
(Tout le monde  rit)...
Et Carmet, c'était pareil. En plus, il était très connu et personne n'avait peur de lui, ce n'était pas Delon.
Ouh là ! Pourquoi "Ce n'était pas Delon" ?
 
Parce que Delon fait un peu peur aux gens. La grande différence entre Belmondo et Delon est simple. Quand j'étais assistant au metteur en scène sur "Paris Brûle-t-il", les gens venaient trouver Belmondo en lui disant : "alors Bébel, ça va ?". Avec Delon, les gens s'écartaient plutôt. Ils avaient un peu les jetons...Ce n'est pas du tout le même rapport. Ça ne veut pas dire que les gens n'admirent pas Delon, mais Belmondo c'est un pote alors que Delon, il faut s'en méfier car éventuellement, il peut vous en tirer une !
Et bien, un grand merci pour votre disponibilité et pour cette interview hors du commun.
 
Mais je vous en prie.

Capture4

 

Reportage photo signé Lhuillier Laura

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Titine 20/11/2011 20:13

Merci pour cet interview !
J'ai bien aimé l'anecdote sur Lee Marvin et aussi les paroles de Robert Mitchum, acteur que j'aime beaucoup. La nuit du chasseur est aussi un de mes films préférés !!

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE 20/11/2011 11:20

Après avoir lu cet intéressant article recommandé par l'amie Palilia, j'en tire la conclusion qu'être metteur en scène est un métier à haut risque,surtout en ce qui concerne la relation avec les
acteurs ...

LAKAFIA 18/11/2011 19:50

Nickel. Et j'en apprend de bonnes sur Dewaere. Un personnage cet homme là pas toujour de bon gout

ElizabethD. 18/11/2011 19:07

J'ai beaucoup ri en lisant votre interview. Ca change des "Voici" et autres magazines people

Magic fan 18/11/2011 19:06

J'ai vu un paquet de ses films et découvrir l'envers du décor est super intéressant... Merci beaucoup